Les négociations entre l’Union européenne et le Mercosur, entamées il y a plus de vingt ans, semblent désormais proches d’aboutir à un accord.

Pour conquérir un marché de plus de 260 millions de consommateurs avides de biens manufacturés et de services, l’UE offrirait, notamment, un accès sans droits de douane a près de 100000 tonnes de  bœuf sud-américain supplémentaires. Si tels étaient les termes finaux de l’accord, la pérennité de nombre d’exploitations d’élevage françaises serait gravement menacée.

DES NEGOCIATIONS ENTAMÉES IL Y A PLUS DE VINGT ANS

Créé le 26 mars 1991 par le traité d’Asuncion, le Marché commun du Sud, couramment abrégé Mercosur (de l’espagnol Mercado Común del Sur), regroupe cinq pays d’Amérique du Sud: l’Argentine, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et le Venezuela(1). Cinq autres pays y sont aujourd’hui associés: la Bolivie, le Chili, la Colombie, le Pérou et l’Équateur. Vaste espace ou circulent librement les biens et les services, le Mercosur représente aujourd’hui plus de 80 % du PIB de l’Amérique du Sud (environ 2200 milliards d’euros, soit autant que la France) et constitue le sixième plus important marché de la planète.

En fait, en août 2017 le Venezuela en a été exclu pour une durée indéterminée par les pays fondateurs « en raison des actes du gouvernement de Nicolas MADURO ».

Véritable serpent de mer, la question d’un accord de libre-échange entre les deux blocs fait l’objet de discussions depuis plus de vingt ans. Faisant suite à l’accord-cadre interrégional de coopération signé en

décembre 1995, les premières négociations n’ont réellement démarré qu’en 1999, avant de s’interrompre une première fois en 200-4. Depuis lors, les négociations ont été marquées par une longue série de reprises, suivies rapidement d’autant de ruptures. Dernier épisode en date, le 32e « round » de négociation entre les deux parties s’est achevé le 2 mars dernier à Asuncion, au Paraguay. Le vice-président de la Commission européenne chargé des Emplois, de la Croissance, des Investissements et de la Compétitivité, Jyrki KATAINEN, déclarait alors que les discussions étaient entrées « dans la dernière ligne droite », mais qu’elles n’avaient toujours pas abouti, notamment parce que la France estime que « le compte n`y est pas ».

UN MARCHÉ DE 260 MILLIONS DE CONSOMMATEURS POUR L’UNION EUROPEENNE

L’accélération récente des discussions est liée au fait que l’Union européenne, comme le Mercosur, veulent profiter du retrait relatif des Américains des grands accords mondiaux pour resserrer leurs liens et intensifier leurs échanges et que les deux parties souhaitent aboutir à un accord avant l’élection présidentielle brésilienne d’octobre 2018 et le scrutin européen du printemps 2019. Pour l’Europe, c’est un marché potentiel de 260 millions de consommateurs qui pourrait s’ouvrir; pour les pays du Mercosur, l’accord leur garantirait de nouveaux débouchés, à l’heure ou leur puissant voisin américain referme son économie au nom du patriotisme.

En 2016, les échanges de biens entre les deux entités économiques s’élevaient a plus de 80 milliards d’euros, avec une balance commerciale positive pour l’UE d’un peu plus d’un milliard d’euros (cf. graphique). L’Union européenne est aujourd’hui le premier partenaire commercial du Mercosur avec des importations de produits agricoles et agroalimentaires qui dépassent les 20 milliards et des exportations de biens manufacturés (automobiles notamment) pour environ 40 milliards, auxquelles s’ajoutent plus de 20 milliards d’euros de services.

Les barrières douanières restent toutefois importantes dans les deux sens (35 % sur l’automobile, l’habillement et les spiritueux, 20 à 35 % sur les machines-outils, les produits laitiers et les vins, 18 % sur

les produits de beauté…) et parfois très déséquilibrées.  À titre d’exemple l’UE n’impose en moyenne les biens industriels du Mercosur qu’è 0,5 % quand les Sud-américains les taxent a 12 %…

En l’état actuel des négociations, le projet d’accord inclurait la suppression progressive des droits de douane appliqués par les pays du Mercosur sur les exportations européennes pour les secteurs de l’automobile, de la chimie, de la pharmacie et des cosmétiques.  Globalement, ces concessions seraient huit fois plus importantes que celles obtenues dans le cadre du Comprehensive Economic and Trade Agreement(2)(CETA).

(2) CETA : c’est un traité international de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada

L’accord inclurait également la reconnaissance de plus de trois cent cinquante produits bénéficiant d’indications géographiques protégées et l’ouverture des marchés du bloc sud-américain aux produits laitiers européens. Ce dernier point se heurte toutefois a de fortes réticences du gouvernement uruguayen pour qui ce secteur est particulièrement sensible. 0n notera également que, s’agissant du secteur automobile, le Brésil n’accepterait une baisse des droits de douane qu’à condition que la grande majorité des pièces soit fabriquée localement, demande considérée, à ce jour, comme inacceptable par les Européens qui n’imaginent pas en produire moins de la moitié hors du Vieux Continent.

«DU BŒUF CONTRE DES SERVICES »

Du côté de l’Union européenne, alors que celle-ci avait jusqu’à présent exclu la viande bovine et l’éthanol

des négociations, elle proposerait désormais d’ouvrir son marché intérieur a 99 000tonnes de viande bovine exemptées de droits de douane. Ces quantités viendraient s’ajouter aux 240000 tonnes que l’UE importe déjà du Mercosur et aux 60 000 tonnes prévues dans le cadre du CETA et porteraient, pour une part substantielle, sur des morceaux nobles (entrecôte, aloyau,filet, …).

L’ÉVOLUTION DES ÉCHANGES COMMERCIAUX ENTRE L’UE ET LE MERCOSUR

ANNÉES 2006-2016 (MILLIONS €)

Rappelons que la production française de viande bovine (production indigène brute de gros bovins finis)

est d’environ 1,3 million de tonnes (équivalent-carcasse) et que celle de l’Union européenne s’élève a près de 8 millions de tonnes.

L’ELEVAGE BOVIN SUD-AMERICAIN

Forme d’activité primaire issue de la colonisation des espaces, l’élevage bovin est présent partout à travers le pays. Il a connu un développement plus récent au Nord, stimulé à la fois par l’avancée du front pionnier en Amazonie et la conversion des pâturages en cultures annuelles dans les autres parties du pays. Les systèmes brésiliens de viande bovine sont basés sur un usage extensif de l’herbe, sans fauche ni amendement des sols, ou même complémentation des rations, des installations rudimentaires et un foncier peu onéreux. Dans ces conditions ils affichaient, sur la période 2007-2010, des coûts de production inférieurs de plus de moitié aux coûts français.  L’émergence des feedlots, qui représentent moins de 10% des apports de la filière exportatrice,  reste limitée par la meilleure rentabilité du modèle extensif.

Source : http://agriculture.gouv.fr

L’accord pourrait également accorder aux pays du Mercosur la possibilité d’exporter jusqu’à 600000

tonnes d’éthanol et 90000 tonnes de viande de volailles sans droits de douane.

En l’état actuel, ce projet d’accord suscite les plus vives inquiétudes dans le monde de l’élevage, notamment en France et en Irlande. Bénéficiant de coûts de production nettement inférieurs à ceux de leurs homologues français (v. encadré ci-contre), les éleveurs sud-américains pourraient en effet, à moyen terme, proposer sur le marché européen des morceaux nobles jusqu’à 30 % moins chers…. Selon les calculs de l’lnstitut de l’élevage, cela pourrait faire baisser le prix moyen de la viande bovine d’environ 10% et menacer de disparition entre 25000 et 80000 emplois en France.

EN GUISE DE CONCLUSION

Les termes de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur semblent s’orienter vers un échange « bœuf contre services et produits manufacturés », même si certains secteurs agricoles européens pourraient également en sortir gagnants (produits laitiers, vins et spiritueux…). Compte tenu du rôle majeur que joue encore aujourd’hui l’élevage bovin dans l’aménagement du territoire pour de nombreuses zones rurales, les conséquences de ce nouvel accord de libre-échange risquent de ne pas être qu’économiques

Alain BLOGOWSKI