Bien loin des clichés, le paysan est aujourd’hui si connecté que l’agriculture est devenue l’un des terreaux les plus fertiles de création et d’innovations technologiques. Drones, applications, réseaux sociaux, systèmes d’entraide et de partage connectés transforment le monde agricole en secteur de pointe. Bienvenue dans l’univers ultra productif de l’AgriTech, également connue sous le nom d’AgTech.

Il est bien loin le temps où le paysan arpentait ses terres les pieds embourbés dans la gadoue, chapeau de paille ou béret vissé sur la tête. Aujourd’hui, vous aurez plus de chance de le voir pianoter sur son smartphone ou piloter son drone. L’agriculteur est d’ailleurs si technophile qu’une nouvelle branche de la filière a vu le jour : celle de l’AgTech ou AgriTech. Comprenez l’imbrication des nouvelles technologies et de l’agriculture. En 2017, les investissements mondiaux dans ce nouveau secteur ont dépassé les 10 milliards de dollars. Et ils ont été multipliés par plus de 50 en une décennie seulement.

Aujourd’hui, les paysans constitueraient même l’une des catégories socio-professionnelles les plus connectées : 74% sont équipés d’un ordinateur (contre 41% de l’ensemble de la population) et 79% utilisent internet. Nombreux sont ceux à privilégier leurs téléphones pour surfer. Les trois quarts d’entre eux accèdent à la 3 ou à la 4G directement sur leurs parcelles via leurs portables. Entre 2013 et 2015, ils sont même 110% de plus à télécharger des applications professionnelles sur leurs smartphones (études Les Agrinautes 2016 et 2017 avec BVA).

Quand l’Agtech crée l’événement

Pour nourrir cet appétit et ce besoin grandissants des cultivateurs pour la technologie, le calendrier des événements dédiés se densifie. LE rendez-vous incontournable de tous les professionnels du secteur, le Salon de l’Agriculture, a lancé dès 2016 un nouvel espace entièrement consacré aux nouvelles technologies et aux startups proposant des services innovants. Baptisé Agri 4.0, il couvrait il y a trois ans une surface de moins de 100 m2 sur la manifestation parisienne. Il en fait à présent plus de 500 et accueille 26 startups.

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Agri 4.0, l’espace dédié à l’AgriTech sur le Salon de l’Agriculture 2018

L’association La Ferme Digitale a également mis sur pied son propre événement. Le LFDay, dont la première édition s’est tenue en juin 2018 à la Cité des sciences et de l’industrie de Paris, rempile cette année. Rendez-vous le 7 juin 2019 pour une journée totalement dédiée à l’AgTech. Son but ? Fédérer ses acteurs autour des enjeux et des innovations qui contribuent à façonner l’agriculture de demain.

Et la province n’est pas en reste. La Roche-sur-Yon accueille l’Agri Startup Summit, tandis que Dijon héberge chaque année le Food Use Tech. Ce salon regroupe les acteurs de toute la filière alimentaire, de la production à la consommation. Parmi les 86 exposants de son édition 2018, presque le quart proposait des services technologiques au service du secteur agricole.

Les pépites de la Tech se mettent au vert

En véritable facilitateur de vie pour la filière, la technologie se trouve partout. Sur les téléphones d’abord : pour consulter la météo en direct, pour gérer une exploitation via de multiples applications telles qu’Agroptima, et même pour suivre en direct les fluctuations boursières des matières premières.

Tout ou presque se robotise. À tel point que l’agriculture représente le 2emarché de la robotique de service professionnelle, selon la Fédération Internationale de la Robotique, avec un marché estimé à 16,3 milliards de dollars d’ici à 2020, contre 817 millions en 2013. La traite elle-même ne cesse de se transformer, allégeant la charge de travail des paysans tout en augmentant les volumes de production. Par exemple, Biopic propose des colliers animaliers pour faciliter la gestion des vêlages. Fuel-It commercialise des jauges connectées pour cuve à lait, eau ou fioul. Quant à FarmaProtect, elle vend des bandelettes de diagnostic de la mammite bovine.

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De gauche à droite et de haut en bas : robots enjambeurs de champs et de vignes, robot de désherbage et robot viticole à chenilles

La robotique est dans le pré

Même les parcelles sont les nouveaux champs d’action et d’opportunité pour les startups. L’agriculture de précision s’y déploie de façon exponentielle. Présente sur le CES Las Vegas 2019, la société rennaise Dilepix et sa plateforme cloud analysent à distance des images de surfaces agraires pour automatiser le contrôle des équipements. Quant à Carre, elle robotise le désherbage et le binage en association avec Naïo Technologies.

En Bourgogne, Deaverde a conçu la Box Notiphy, un objet connecté directement installé dans les champs afin de protéger les agriculteurs des éventuelles expositions aux pesticides. La société suisse ecoRobotix propose de son côté un robot autonome qui détecte les mauvaises herbes dans les champs et pulvérise des micro-doses d’herbicide. Autant d’initiatives qui se positionnent en assistant voire en suppléant des agriculteurs dont le travail ne doit plus être synonyme de labeur.

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Airinov mise sur l’agriculture prédictive avec Map-In. Ce service permet d’optimiser la grille d’épandage des cultivateurs.

Dans les airs, l’offre devient elle aussi presque pléthorique. Sébastien Guissart, Data scientist senior chez Dataswasti, est formel. « De plus en plus d’agriculteurs utilisent des drones. Les épandages sont donc beaucoup plus précis et modulés en fonction de la nature des sols, par exemple ». Dans cette optique, Airinov déploie un drone avec capteur multispectral pour une agriculture toujours plus connectée et plus prédictive. Chouette adresse ses drones aux viticulteurs pour détecter des maladies ou compter des pieds manquants notamment. Que ce soit sur terres ou dans les airs, ce va-tout technologique est mondial et, partout, les paysans se fédèrent.

La filière, terreau d’une mise en réseau 2.0

La ruralité multipliant les risques d’isolement, le réseautage 2.0 s’impose pour la filière. Et quand on sait qu’un tiers des agriculteurs touche un revenu mensuel de moins de 350 euros (chiffres 2016 de la Mutualité sociale agricole), il y a urgence à miser sur le partage. Version professionnelle et agricole d’un Tinder ou d’un Facebook, Cofarming met en réseau le monde agricole avec l’idée qu’un voisin numérique peut aider au désenclavement et même à la mutualisation des ressources. Le partage peut même aller jusqu’à celui des parcelles ou des machines agricoles.

Lui-même fils d’agriculteur, Anaël Bibard, qui a fondé cette plateforme après un BTS d’ingénieur agricole et un MBA en finance, explicite la situation. « Une exploitation céréalière classique peut diviser par deux son capital immobilisé grâce au numérique. Ce qui représente près de 40 000 euros en moins par an ». Et d’ajouter : « Nous sommes un accélérateur de rencontres, surtout que les agriculteurs français sont toujours en recherche d’amélioration pratique. L’Université d’Harvard estimerait même que la France est la première nation dans cette quête de perfectionnement. CoFarming priorise l’aspect sociétal et l’usage à la propriété. » Même constat du côté de Linkinfarm. Pour son fondateur Philippe Fournier, « les Blablacar ou autre Airbnb sont des modèles complètement applicables au monde agricole ».

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Capture d’écran de la plateforme d’entraide d’agriculteurs LinkinFarm

La version numérique des échanges de bons procédés a fait son nid… De WeFarmUp, qui assure la location de matériel entre propriétaires terriens et paysans, à EchangeParcelle qui permet de switcher des terres de façon responsable en passant par FeedMarket où l’on achète les protéines et les huiles végétales consacrées à l’alimentation animale. En quelques années, ce Web collaboratif et ultra spécialisé s’est considérablement développé. On y trouve tout ou presque et notamment de nombreuses places de marché dédiées.

La paysannerie, un secteur branché

Les réseaux sociaux ne sont pas en reste. Alors qu’on pourrait penser les LinkedIn ou consorts confinés au monde du tertiaire, il n’en est rien. Ainsi, sur Twitter, France Agri Twittos veut parler du métier avec positivité et sans clichés. Pas de revendications aux relents colériques pour cette association apolitique qui twitte « sans filtre et en toute transparence ».

Certains agriculteurs deviennent même de vraies figures des réseaux sociaux, voire de véritables influenceurs. Ainsi, Gaël Blard est un agriculteur bio dont la chaîne YouTube est suivie par plus de 25 000 abonnés. Celle de Thierry fédère 40 000 personnes. Quant à Vincent Guyot, céréalier dans l’Aisne, c’est un ‘Twittos’ suivi quotidiennement par plus de 1 500 internautes. Difficile aussi de ne pas évoquer des Pierre Rabhi, pionnier de l’agro-écologie avec son mouvement Colibris, ou autre Maxime de Rostolan qui a troqué une vie parisienne pour des Fermes d’Avenir, suivis par des milliers d’internautes.

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La chaine YouTube de l’agriculteur bio Gaël Blard réunit plus de 25 000 abonnés

Pour plus de traçabilité, le numérique s’immisce aussi entre les professionnels de la filière et les consommateurs. Les plateformes numériques d’intermédiation telles que La Ruche qui dit oui ! se multiplient, tout comme les sites de crowdfunding exclusivement consacrés au financement des initiatives agricoles tels qu’AgriLend, Miimosa et Wine Funding.

L’agriculture numérique, une cause nationale ?

Cette nouvelle agriculture numérique n’est pas seulement convoitée par des acteurs du secteur privé. Elle serait même devenue – sur le papier en tout cas – une sorte de cause nationale. Ainsi, le plan Agriculture 2025, initié en octobre 2015 par le ministère de l’Agriculture, propose 30 projets pour une agriculture compétitive et respectueuse de l’environnement.

Ce programme recense trois priorités dont l’une doit « permettre le plein développement des nouvelles technologies dans l’agriculture ». Il privilégie quatre axes : l’agriculture numérique, la robotique, le biocontrôle, ainsi que la génétique et les biotechnologies. Concrètement, le gouvernement planche sur la mise au point d’un portail numérique permettant de référencer, rechercher et télécharger des données d’intérêt agricole diverses. Il lance aussi un centre interdisciplinaire de recherche dédié à l’agriculture numérique. Par ailleurs, il crée des living labs territoriaux (Fermes Leader pour ne citer qu’eux), c’est-à-dire des plateformes d’expérimentation ouvertes aux agriculteurs.

Un maillage AgriTechnologique du territoire

Début 2017, le groupe InVivo a lancé un vaste programme baptisé ‘1.000 fermes numériques’. Le directeur général de la division digitale de l’entreprise, Stéphane Marcel, évoque « 1.000 bêta-testeurs » qui amènent l’agriculture sur le champ de la data et du prédictif. 2017 a également vu naître l’institut Convergences #DigitAg. Cet incubateur basé à Montpellier fédère de nombreuses institutions telles que SupAgro ou l’Institut National de la Recherche Agronomique avec la volonté de devenir « la référence mondiale pour l’agriculture numérique ».

Cette ambition de hisser le drapeau sur le podium des nations agricoles numériques est également partagée par La Ferme Digitale, une association montée par cinq startups de l’AgTech. Son président Paolin Pascot en est convaincu. « La France fait partie des grandes puissances agricoles dans le monde (elle est le 1erproducteur agricole européen en 2017 avec 70,7 milliards d’euros de recettes pour 451 606 exploitations, selon l’Insee-Agreste, ndlr) et le rôle de La Ferme Digitale est de développer la ferme du futur. Nous sommes convaincus que le numérique permettra de soutenir la compétitivité et le quotidien des agriculteurs. »

Numériser la filière pour protéger la Terre entière

Il y a donc là un véritable enjeu économique à l’échelle nationale… et bien au-delà. À titre d’exemple, le marché des services issus du Big Data agricolereprésenterait une manne d’au moins 25 milliards de dollars. C’est en tout ce qu’a chiffré le géant et controversé Monsanto après analyse de 400 millions d’hectares.

Au-delà des perspectives économiques de l’AgTech qui se chiffrent donc en milliards et de la course au rendement, l’idée est d’employer les nouvelles technologies pour assurer la transition agro-écologique qu’exige l’état du monde.

Les chiffres n’ont en effet pas de quoi réjouir. « Chaque jour, la Terre compte 300 000 personnes de plus à nourrir. Dans les 70 ans qui viennent, il faudra fournir autant qu’en 10 000 ans d’histoire de l’humanité », annonce-t-on en préambule d’une table ronde du salon Food Use Tech de septembre 2018. Et même si la part de population mondiale sous-alimentée ne cesse de baisser, ils sont encore 821 millions à souffrir de la faim, selon un rapport de l’ONU. Le foisonnement des nouvelles technologies dans le monde agricole doit donc se bâtir sur une éthique solide. L’objectif étant de contribuer au mieux-vivre de notre planète.

La zone blanche, bête noire des zones rurales

Toutefois, une ombre au tableau demeure. Qualifiées de « zones blanches », plus de 500 communes sont toujours privées de réseau mobile. Et de nombreuses zones rurales demeurent enclavées par la difficulté, voire l’impossibilité d’y bénéficier d’une connexion internet décente. Et la France fait même figure de bien piètre élève à l’échelle européenne puisqu’elle est classée 24esur 28 pour la qualité de sa 4G.

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L’ARCEP a mis au point une carte interactive et gratuite pour localiser les zones blanches et mesurer la qualité du réseau en France

À un point tel que des objectifs précis ont été fixés par le président de la République en personne lors de la 1ère Conférence nationale des territoires, le 17 juillet 2017. Emmené par Emmanuel Macron, le gouvernement se donne donc pour mission de « garantir l’accès de tous les citoyens au bon débit (supérieur à 8Mbit/s), doter l’ensemble des territoires de la République de réseaux de très haut débit (supérieur à 30Mbit/s) d’ici 2022 et généraliser une couverture mobile de qualité dès 2020 », selon l’ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Électroniques et des Postes).

Et il va falloir se retrousser les manches. La fracture numérique entre ville et campagne tend à se réduire, mais elle est encore là. Certes, la majorité des exploitations ont un meilleur débit sur leur portable que sur leurs ordinateurs. Mais elles ne sont que 41 % à profiter d’une connexion de plus de 2 mégabits par seconde. Les ‘agrisurfeurs’ devront encore patienter pour profiter de la 5G.

Source – Widoobiz